FORET CARREFOUR, FORET FRONTIERE :
LA FORET DANS L’AISNE
Avec un taux de boisement de 17
%, le département de l’Aisne peut sembler faiblement couvert
par la forêt par rapport la moyenne nationale, qui est actuellement
de 27 %. Mais cette faiblesse est toute relative, en regard des taux
enregistrés dans les départements voisins : 7,7 % pour
le Nord, 8,5 % pour la Somme, 16,6 % pour la Marne, contre 20,8 % pour
l’Oise ou 28,5 % pour les Ardennes. Cette situation « moyenne
» s’explique pour une part par le caractère de transition
du territoire axonien. Le massif de Villers-Cotterêts, les forêts
du Valois et du Tardenois ainsi que le massif de Saint-Gobain - coucy
sont les dernières avancées des grands massifs franciliens,
tout comme les forêts du Sud de l’Oise de Chantilly, Halatte
ou Compiègne. Au Nord-Est, les forêts thiérachiennes
du Nouvion et de Saint-Michel marquent les avant-postes du massif ardennais.
Le Vermandois, bien moins boisé, s’apparente davantage
aux pays de culture des plateaux picards alors qu’à l’Est,
les savarts du camp de Sissonne comme les boisements « en timbre
poste » de la Champagne picarde se rattachent déjà
aux paysages des plaines de la Champagne crayeuse. Intimement marqués
par les forêts, les paysages de l’Aisne sont animés
par l’alternance, contrastés par la diversité. Cette
diversité est évidemment le produit d’un terroir,
mais aussi le résultat d’une histoire, parfois plurimillénaire.
D’un point de vue physique, l’Aisne se trouve dans une zone
de contacts. Le département est caractérisé par
un climat tempéré de transition, à tendance plutôt
atlantique, assez frais et assez humide, mais les données moyennes
cachent une grande variété, directement liée à
une double influence, océanique et continentale, et qui s’exprime
à la fois dans le temps comme dans l’espace. Ces contrastes
naturels le placent à un « carrefour » biogéographique,
à la limite du domaine atlantique et du domaine médio-européen,
induisant une grande diversité de la flore locale. Le nord du
département est caractérisé par une relative pauvreté
des groupements végétaux thermophiles, notamment des pelouses
sèches. Le chêne sessile comme le châtaignier y sont
assez rares et les forêts sont surtout composées de hêtre,
très abondant, et de chêne pédonculé. Au
sud-ouest, les associations végétales sont plus diversifiées.
Les peuplements sont essentiellement composés de charme, le hêtre
y est un peu plus disséminé et le tilleul à petites
feuilles devient abondant. En forêt de Saint-Gobain et bien plus
à l’Est, à l’approche de la Champagne, apparaissent
des groupements plus caractéristiques de l’Europe continentale.
Le hêtre et le charme y sont moins fréquents, tout comme
les fougères mâle et femelle. Apparaissent alors des essences
plus thermophiles comme le châtaignier, l’orme champêtre
et le chêne pubescent. Localement, cette diversité est
aussi renforcée par la morphologie, le passage des plateaux tertiaires
de l’Île-de-France aux bas-plateaux secondaires de Champagne
et de Picardie, puis aux formations primaires de l’Ardenne, engendrant
une grande variété des formations superficielles, des
altitudes et des orientations. Elle est aussi le produit direct des
choix ou des héritages humains, qui conduisent, selon les cas,
à réduire ou à favoriser la biodiversité.
Depuis l’époque médiévale, les forêts
axoniennes ont progressivement été placées à
la confluence de deux grandes aires de consommation en produits ligneux.
Au sud, la capitale a intègré les forêts riveraines
de l’Ourcq, de la Marne, de l’Oise puis de l’Aisne,
en étendant par étapes le flottage jusqu’aux portes
de l’Argonne, pour fournir des combustibles et des matériaux
de construction sans cesse plus nombreux et plus normalisés.
Plus éloignées de l’aire d’attraction parisienne,
les forêts septentrionales, tout comme celles du massif ardennais,
ont quant à elles été valorisées sur place
par l’industrie sidérurgique et verrière. En Thiérache,
les forges et les fourneaux se sont multipliées à la fin
de l’époque médiévale et au début
de l’époque moderne, en relation notamment avec le développement
de la technique du haut-fourneau, à partir du pays de Liège.
Le massif de Saint-Gobain a quant à lui été marqué
précocement par la verrerie, l’installation de la Manufacture
des glaces de Saint-Gobain, en 1692, parachevant un mouvement pluriséculaire.
L’empreinte de la demande urbaine et industrielle n’excluait
pas, malgré tout, le maintien d’autres formes d’appropriation
et d’utilisation de l’espace forestier. Les communautés
d’habitants avaient traditionnellement bénéficié
de nombreux droits d’usages, affouage, marronnage, pâturage
ou paisson, avant que le développement des logiques commerciales
ne les ait progressivement exclues du jeu. Depuis longtemps, les rois
de France, puis les grands du royaume, comme le duc d’Orléans,
avaient aussi jeté leur dévolu sur de grands massifs tels
que ceux de Retz ou de coucy, pour s’adonner au plaisir de la
vénerie et du vautrait, conduisant à un façonnement
particulier des espaces forestiers, par le percement, par exemple, de
grandes laies et de carrefours en étoiles. Ces logiques différentes,
parfois antagonistes, avaient conduit à des choix de gestion
souvent différents et évolutifs. A partir d’un modèle
de sylviculture expérimenté par Jean-Baptiste Colbert
et le forestier Louis de Froidour en forêt de Saint-Gobain, puis
généralisé en droit par l’ordonnance de 1669,
de multiples variantes avaient pu voir le jour, en fonction des orientations
locales. On peut dire que s’opposaient alors grossièrement
les hautes futaies des espaces de vénerie, les taillis à
courte révolution des zones sidérurgiques, et les taillis
sous futaie à longue révolution des espaces verriers,
avant les efforts de conversion de la seconde moitié du XIXe
siècle.
Mais cette ouverture économique ne pouvait pas exclure la permanence
des démarcations. Au hasard des découpages administratifs
comme au gré des conquêtes territoriales, ces forêts
ont été placées au fil des siècles en position
de frontière. Cette situation remonte souvent très loin
et l’on considère, par exemple, que certaines haies forestières
de la Thiérache sont probablement des lambeaux d’anciennes
forêts-frontière. Une telle position induisait naturellement
des trafics réguliers, animés nuitamment par des contrebandiers
de tout poil, traqués et poursuivis par un cortège de
gardes et gabelous. En temps de guerre, ces forêts ont longtemps
gardé un rôle stratégique. Durant la guerre de Trente
Ans, et plus encore durant le premier conflit mondial, les forêts
axoniennes ont payé un tribut des plus lourds. En ce sens, il
est impossible de comprendre les paysages actuels en faisant abstraction
de la Grande Guerre. Littéralement broyée, déchiquetée,
coupée à blanc ou abusivement, aucune forêt n’est
sortie indemne de ces temps de malheur. Les forêts d’aujourd’hui
sont aussi le fruit des efforts patients de toute une génération
de forestiers, attachée à faire revivre une terre meurtrie
par les combats.
Les paysages forestiers qui s’offrent à nos yeux sont donc
le produit d’un milieu varié et d’une histoire longue,
généreuse et tourmentée. C’est en prenant
en compte ces héritages, les évolutions prévisibles
du marché, les exigences de maintien des équilibres écologiques
comme les aspirations, parfois contradictoires, du public, que se façonnent
aujourd’hui les espaces de demain.
La démarche adoptée à l’occasion de cette
rencontre est donc naturellement pluridisciplinaire et comparatiste
: il s’agit d’associer forestiers, chasseurs, botanistes,
biogéographes, archéologues et historiens pour mieux comprendre
la complexité des héritages et les logiques présentes
qui façonnent nos paysages forestiers. Le thème retenu
à l’occasion de cette manifestation, « forêt
carrefour, forêt frontière », est appelé à
susciter interrogations et débats : dans certains domaines, la
notion de carrefour, de secteur de contacts et d’influences s’impose
comme une évidence, alors que dans d’autres domineront
les clivages, les ruptures et les discontinuités. Il conduira
la première synthèse des nombreuses recherches actuellement
menées dans ce département.
